Le 31 octobre 2026, à Pékin, Wang Xiang a présenté le plan détaillé de la première mission habitée chinoise vers la Lune. Deux fusées Longue Marche 10 lanceront séparément le vaisseau Mengzhou et l'atterrisseur Lanyue. Les deux engins s'amarreront en orbite lunaire, puis deux des trois taïkonautes descendront à la surface. L'objectif officiel reste un premier atterrissage avant 2030.
Deux fusées pour une seule mission
Le principe porte un nom dans le jargon du métier : « two launches, lunar orbit rendezvous », deux lancements et un rendez-vous en orbite lunaire. Au lieu d'emporter tout le matériel dans un seul décollage, la Chine envoie deux engins séparément, puis les assemble en orbite autour de la Lune. Les deux engins affichent une masse comparable, environ 26 tonnes chacun, soit à peu près le poids de quatre éléphants d'Afrique.
Cette séparation n'est pas un détail technique. Selon Wang Xiang, concepteur en chef adjoint du programme spatial habité chinois et concepteur en chef du programme d'exploration lunaire, elle correspond aux capacités techniques et aux infrastructures existantes du pays. Elle présente aussi un avantage industriel : développés séparément, le vaisseau et l'atterrisseur peuvent être produits de façon standardisée et former une famille d'engins durable. La Chine ne cherche pas seulement à poser deux personnes sur la Lune, elle construit une filière.
L'image à garder est celle de deux déménageurs qui chargent chacun une moitié du mobilier, puis se retrouvent à l'arrivée pour tout remonter ensemble. Sauf qu'ici, l'arrivée est une orbite lunaire, et que les deux véhicules doivent se coller au millimètre dans le vide.
Cette architecture n'est pas une improvisation de dernière minute. Le profil à deux tirs avait été dévoilé dès le 12 juillet 2023, lors d'un forum spatial à Wuhan. Ce qui change avec la présentation du 31 octobre 2026, c'est le niveau de détail : les rôles de chaque engin, le nombre de taïkonautes au sol et le calendrier industriel sont désormais publics.
Le scénario, étape par étape
Une fois les deux engins partis, la mission se déroule comme une chorégraphie en cinq temps. Chaque étape dépend de la précédente, et une seule erreur d'amarrage ou de chronologie oblige à renoncer à la descente.
- Deux tirs séparés. Chaque Longue Marche 10 emporte un engin vers l'orbite de transfert Terre-Lune, la trajectoire qui mène à la Lune. L'une transporte l'atterrisseur Lanyue, l'autre le vaisseau Mengzhou avec son équipage. Les deux tirs partent du centre de lancement de Wenchang, dans la province de Hainan.
- Le rendez-vous en orbite lunaire. Arrivés autour de la Lune, les deux engins se rejoignent et s'amarrent. L'amarrage est le moment où les deux vaisseaux se collent et verrouillent leurs écoutilles, pour former un seul ensemble pressurisé. C'est le point de bascule de la mission : sans lui, personne ne peut passer d'un engin à l'autre.
- Le transfert de l'équipage. Deux des trois taïkonautes quittent Mengzhou et entrent dans Lanyue. Le troisième reste à bord du vaisseau, en orbite, pour soutenir l'équipe au sol et préparer le retour.
- La descente et le travail au sol. Lanyue se détache, allume ses moteurs et se pose sur une zone prédéfinie. Les deux taïkonautes sortent, déploient le rover Tansuo et prélèvent des échantillons. Le rover pèse environ 200 kilogrammes, transporte deux personnes et doit permettre d'explorer un rayon d'environ 10 kilomètres autour du point d'atterrissage.
- Le retour. Lanyue redécolle de la surface, rejoint Mengzhou en orbite et s'y amarre une seconde fois. Les échantillons sont transférés dans le vaisseau, qui se sépare de l'atterrisseur et ramène les trois taïkonautes sur Terre.
À quoi ressemblent les engins
Mengzhou est un vaisseau modulaire, comme l'étaient les capsules Apollo. Il comprend une tour de sauvetage, une capsule pour l'équipage et un module de service qui fournit l'énergie et la propulsion. Sa masse en orbite atteint environ 26 tonnes et il peut embarquer trois taïkonautes. Une version dédiée à la Lune, appelée Mengzhou Y, est prévue pour la mission lunaire.
Lanyue, l'atterrisseur, est l'autre moitié du duo. Il pèse lui aussi environ 26 tonnes et se compose d'un module lunaire, la cabine des taïkonautes, et d'un module de propulsion chargé de freiner l'engin puis de le poser. Il transporte deux personnes, mais aussi le rover et les charges scientifiques. Une fois au sol, il sert de centre de vie, d'énergie et de données pendant le séjour.
Les noms ont été choisis en février 2024. Mengzhou signifie « vaisseau du rêve » et Lanyue signifie « embrasser la Lune », en référence à un poème de Mao Zedong. Le rover, lui, s'appelle Tansuo, « exploration ». La combinaison lunaire porte le nom de Wangyu, « regarder l'univers ». Ces noms ne changent rien à la mécanique, mais ils disent l'ambition politique du programme.
Ce qui est déjà testé
Le programme avance par étapes, et chaque étape est documentée par l'agence spatiale chinoise. Le 17 juin 2025, Mengzhou a réussi un essai d'évacuation d'urgence à altitude zéro depuis Jiuquan. Le principe est simple à comprendre : la capsule, posée au sol, doit s'écarter de sa fusée en quelques secondes, comme si le lancement tournait mal dès l'allumage. C'était la première fois depuis 1998 que la Chine réalisait cet essai.
Le 6 août 2025, Lanyue a réussi un essai complet d'atterrissage et de décollage sur le site de Huailai, dans le Hebei. L'engin a simulé la descente, le guidage, le contrôle et l'arrêt des moteurs au contact du sol, puis le redécollage. C'est la première fois qu'un véhicule habité chinois répétait un atterrissage et un décollage sur un autre corps céleste.
Le 11 février 2026, à Wenchang, la Longue Marche 10 a effectué son premier vol de démonstration à basse altitude et Mengzhou son premier essai d'évacuation à pression dynamique maximale. Cette pression maximale est le moment où l'air s'écrase le plus fort sur la fusée pendant la montée. Si la capsule doit s'échapper, c'est l'instant le plus difficile. Pour la première fois, le retour de la capsule et celui du premier étage de la fusée se sont faits en mer.
Wang Xiang insiste sur un point : tout ce qui est prévu sur la Lune sera d'abord testé en orbite terrestre basse, et toutes les missions habitées seront validées par des vols sans équipage. La station spatiale chinoise Tiangong sert déjà de banc d'essai pour les rendez-vous rapides et les sorties extravéhiculaires. Les acquis du programme lunaire non habité Chang'e doivent aussi soutenir l'atterrissage habité.
2030, une date qui se rapproche
La date de 2030 n'est pas un slogan isolé. Elle s'inscrit dans une concurrence directe avec les États-Unis. En avril 2026, la mission Artemis II a effectué un voyage d'environ dix jours autour de la Lune, premier vol habité du vaisseau Orion et de la fusée SLS (Space Launch System, le lanceur lourd de la NASA). La NASA vise un premier atterrissage habité dans le cadre d'Artemis en 2028. La Chine annonce le sien avant 2030. L'écart théorique entre les deux programmes se compte en mois, pas en années.
Rien ne garantit pour autant que le calendrier chinois sera tenu. Le pays doit encore faire voler la Longue Marche 10 en configuration réelle, viser un premier vol vers 2027, puis enchaîner plusieurs vols non habités avant de risquer un équipage. Les sources officielles ne donnent ni le site d'atterrissage, ni la date exacte de la mission, ni le nom des taïkonautes sélectionnés.
Wang Xiang place d'ailleurs la suite sur un autre plan. Selon lui, l'exploration lunaire doit suivre un principe simple : construire la connaissance et les capacités avant de passer à l'exploitation des ressources. Il défend une longue phase d'étude de la Lune, menée progressivement, plutôt qu'une course au drapeau. Derrière la démonstration technique, c'est donc une stratégie de long terme qui se met en place, avec la Lune comme point d'appui pour la suite.
Pour aller plus loin
- La station qui sert de banc d'essai : Tiangong, où les équipages chinois répètent les rendez-vous rapides et les sorties dans le vide.
- Les notions à garder : la Lune, l'atterrisseur et l'agence qui pilote le programme, la CNSA. Pour situer la Lune dans le ciel ce soir, passez par la carte du ciel.
- Les sources : le communiqué de la CASC sur le plan présenté par Wang Xiang, la présentation du 7e Manned Space Symposium par la CMSA, le profil de mission publié par la CNSA en 2023 et la page Artemis de la NASA.







