Un trou noir de notre galaxie pointe son jet droit vers la Terre. Le 22 septembre 2026, une équipe internationale menée par l'université de Jaén, en Espagne, annonce avoir identifié le premier microblazar de la Voie lactée : IRAS 18293-0941, un système binaire situé à environ 12 000 années-lumière. Le résultat, accepté dans la revue Astronomy & Astrophysics, s'appuie sur les radiotélescopes EVN et MeerKAT et sur le satellite Gaia. Il pourrait éclairer l'une des sources de rayons gamma les plus énergétiques de la Galaxie.
Un jet braqué sur nous, et un jumeau invisible
Commençons par le fait le plus fort. Il existe des objets qui projettent un faisceau de matière presque droit vers la Terre, et ces objets portent un nom : les blazars. Ce sont des trous noirs supermassifs, des millions à des milliards de fois la masse du Soleil, tapis au cœur de galaxies lointaines. Quand leur jet nous arrive dans l'axe, il paraît bien plus brillant qu'il ne l'est, et l'objet devient l'un des plus lumineux du ciel.
Depuis les années 1990, les théoriciens affirment que la même mécanique doit exister en miniature, dans notre propre galaxie. Ils les appellent les microblazars. Trente ans de recherche n'avaient livré que des candidats qui se sont effondrés à l'examen. IRAS 18293-0941 est le premier à résister, selon l'équipe qui l'annonce.
Le système tient en deux acteurs. Une étoile chaude et massive, et un trou noir stellaire d'une dizaine de masses solaires qui l'orbite en 11,38 jours. La matière de l'étoile tombe vers le trou noir, une partie est avalée, le reste est recraché le long de deux jets opposés, à trois quarts de la vitesse de la lumière. Le point remarquable, c'est leur orientation : le jet visible regarde presque la Terre.
Cet effet a un prix, et c'est justement ce qui signe la découverte. Quand un jet vient vers nous, sa lumière est concentrée, un peu comme le faisceau d'une lampe torche braquée sur l'œil paraît plus aveuglant qu'une lampe tournée vers le mur. Le jet opposé, lui, s'éloigne et se dérobe complètement. Résultat, les radiotélescopes ne voient qu'un seul jet, d'un seul côté. Cette asymétrie franche est l'empreinte du mouvement relativiste, la physique des objets qui filent à une vitesse proche de celle de la lumière.
Le rideau de poussière et l'indice oublié
Alors pourquoi personne ne l'avait vu avant ? Pour une raison bête : la poussière. Le système se cache derrière un tel rideau que les télescopes optiques classiques n'en distinguent presque rien. Les astronomes mesurent cette opacité avec l'extinction, qui atteint ici environ 6 à 7 magnitudes, c'est-à-dire que la poussière absorbe une fraction énorme de la lumière de l'étoile. Le satellite IRAS avait bien repéré l'objet dans les années 1980, d'où son nom, avant qu'il ne retombe dans l'oubli.
C'est une petite variation qui a relancé l'enquête. Des années de suivi depuis les observatoires de Calar Alto, du Montsec et de l'université de Jaén ont montré que la lumière de l'étoile vacillait légèrement. Un frémissement régulier, qui trahit une modulation de 11,38 jours. Dans un couple d'astres aussi serré, cette cadence trahit la déformation de l'étoile par la gravité de son compagnon, comme une balle de mousse que l'on presse entre deux doigts. Et l'amplitude minuscule de cette modulation, à environ 0,02 magnitude, indique un couple vu presque de face.
Il restait à prouver que le jet appartenait bien à ce couple, et non à une galaxie lointaine qui se trouverait par hasard dans la même direction. L'équipe a tranché avec le réseau EVN, l'European VLBI Network, un ensemble de radiotélescopes répartis sur plusieurs continents qui fonctionnent ensemble comme un seul miroir de la taille d'un continent. Sa résolution est si fine qu'elle atteint le milliardième de degré. En confrontant la position radio à celle de l'étoile mesurée par Gaia, la carte du ciel la plus précise jamais réalisée, l'équipe a montré que le jet sort bien du système stellaire.
Un accélérateur à un endroit, une cible à un autre
Le jet qui s'éloigne de nous, invisible, laisse pourtant une trace. En pointant le radiotélescope MeerKAT, en Afrique du Sud, l'équipe a découvert une immense bulle d'environ 100 années-lumière, creusée par le jet dans le gaz interstellaire. Sur le bord de cette bulle se dresse un point chaud, un nœud compact d'émission radio. C'est là que le jet percute un nuage moléculaire dense, un mur de gaz froid et poussiéreux.
Le choc a une signature précise. L'indice spectral du point chaud, la façon dont son émission varie selon la fréquence, vaut environ moins 0,7. Cette valeur trahit un rayonnement non thermique, c'est-à-dire produit par des particules chargées lancées à très grande vitesse dans un champ magnétique, et non par un gaz simplement chaud. Le jet est donc en train d'accélérer des particules à l'endroit même où il s'écrase.
C'est ce point chaud qui fait le prix de la découverte. L'énergie du jet y est colossale : environ 500 000 fois la puissance rayonnée par le Soleil. Une telle réserve, concentrée sur un petit volume, peut propulser des protons jusqu'au pétavolt, soit mille téraélectronvolts. À comparer aux quelques téraélectronvolts qu'un accélérateur terrestre communique à une seule particule.
Or, exactement à cet endroit, des observatoires de rayons gamma comme LHAASO en Chine, HAWC au Mexique ou H.E.S.S. en Namibie ont détecté une source de photons extrêmes, plus de 100 téraélectronvolts chacun, soit plus de dix fois l'énergie que le Large Hadron Collider communique à un seul proton. Ces sources de photons d'ultra-haute énergie portent un nom, les PeVatrons, et leur origine reste l'une des grandes questions de l'astrophysique moderne. La coïncidence de position entre le point chaud et la source LHAASO J1831-1007u* motive l'hypothèse de l'équipe.
Ce scénario a une élégance que les auteurs soulignent eux-mêmes. Le moteur et la cible sont deux objets distincts, séparés par des dizaines de parsecs. Le jet accélère les particules d'un côté, le nuage les fait briller de l'autre. Les protons lancés à toute vitesse sortent du point chaud, percutent le gaz dense, et les collisions produisent aussitôt des rayons gamma. Aucun autre objet connu dans ce champ ne réunit aussi bien les deux conditions.
Reste la portée de fond. Pour la première fois, la Voie lactée offre un cousin miniature des blazars lointains, à portée d'observation détaillée. Les jets de ces systèmes transportent l'énergie du trou noir vers la galaxie qui l'abrite, un mécanisme dit de rétroaction, et ce point chaud en est une démonstration directe à l'échelle d'un nuage moléculaire. L'équipe poursuit maintenant le travail sur trois fronts : répéter les observations à haute résolution pour voir le jet évoluer, étudier plus finement la rencontre avec le nuage, et chercher d'autres systèmes du même genre dans la Galaxie. On en saura bientôt plus sur le nombre de ces accélérateurs cachés dans notre voisinage galactique.
Pour aller plus loin
- Les notions pour suivre le dossier : le trou noir, la Voie lactée et les rayons X dans notre glossaire.
- Le satellite qui a fourni la position de référence, sans laquelle le jet aurait pu appartenir à n'importe quelle galaxie lointaine : Gaia.
- Le ciel cache lui aussi des objets discrets : repérez la Voie lactée et ses nébulosités avec notre carte du ciel interactive, puis préparez vos nuits avec notre guide d'observation.
- Les sources de cet article : l'article de J. Martí, P. L. Luque-Escamilla, B. Marcote et al., « A Galactic microblazar as a potential accelerator of ultra-high-energy particles », accepté dans Astronomy & Astrophysics et disponible en prépublication sur arXiv, ainsi que les communiqués de l'observatoire radio SARAO et de l'observatoire de Calar Alto.






