Le 6 octobre 2026, l'Académie royale des sciences de Suède a couronné un physicien belge de 82 ans pour avoir fait d'un kilomètre cube de glace antarctique le plus grand détecteur de particules du monde. Francis Halzen remporte le prix Nobel de physique pour ses contributions décisives à l'observatoire IceCube et pour la découverte de neutrinos de haute énergie venus du cosmos. Derrière la récompense, une idée jugée folle dans les années 1980, un chantier de vingt ans sous la neige, et une autre façon de regarder l'univers, avec des particules au lieu de la lumière.
Un Belge, un kilomètre cube de glace et des particules fantômes
Nul besoin de connaître le neutrino pour mesurer la portée de ce prix. L'Académie royale des sciences de Suède le résume en une phrase : cette année récompense « des messagers fantômes venus de l'espace ». Le héros du jour ne porte pas de combinaison spatiale et n'a jamais lancé de fusée. Il a passé sa carrière à convaincre une communauté scientifique qu'on pouvait lire dans un bloc de glace millénaire les secrets des objets les plus violents de l'univers.
Le lauréat est seul. Le prix n'est pas partagé, et les 12 millions de couronnes suédoises, un peu plus d'un million d'euros, reviennent à un seul homme. La récompense salue un projet collectif, mené par environ 450 chercheurs et ingénieurs issus de 58 institutions et de 14 pays, mais elle distingue la personne qui en a eu l'idée le premier et qui l'a portée jusqu'au bout.
Le communiqué officiel cite les mots du comité : « Francis Halzen a dirigé une équipe internationale de chercheurs et d'ingénieurs qui nous ont fourni un instrument fantastique. Sa ténacité et sa vision scientifique ont ouvert la voie à un nouveau type d'astronomie. » Un instrument fantastique, ici, désigne un cube de glace d'un kilomètre de côté, percé de 86 forages et habité par plus de 5 000 capteurs de lumière. Un télescope qui ne regarde pas le ciel, mais qui attend que quelque chose le traverse.
Le théoricien que la glace a attrapé
Francis Halzen n'était pas destiné à passer sa vie dans le froid. Né en Belgique en 1944, il se forme à la physique des particules, l'étude des briques élémentaires de la matière, et soutient son doctorat à Louvain en 1969. Trois ans plus tard, il rejoint la faculté de physique de l'université du Wisconsin-Madison, où il enseigne encore aujourd'hui. Théoricien de formation, il décrit lui-même son basculement comme un accident.
Tout commence par une conférence à l'université du Kansas, à l'automne 1987. Dans la salle, une glaciologue, E. Zeller, lui parle d'un projet soviétique : utiliser des antennes radio posées en Antarctique pour repérer les impulsions produites par les neutrinos dans la glace. Halzen rentre, calcule avec deux collègues, Todor Stanev et Enrique Zas, et conclut que la méthode ne marcherait que pour des énergies inaccessibles. Mais l'idée fait son chemin. Et si, plutôt que les ondes radio, on cherchait un autre signal, celui de la lumière ?
Il écrit à son ami John G. Learned, alors porte-parole d'un projet de détecteur sous-marin au large d'Hawaï, DUMAND. Les deux hommes publient en juin 1988 le premier article décrivant un observatoire à neutrinos construit dans la glace polaire. Le principe est simple et vertigineux : la glace sert à la fois de cible et de milieu de détection.
Halzen a raconté plus tard, dans un texte devenu culte, « Antarctic Dreams », ce qui lui a permis de tenir : « Je soupçonne que d'autres ont dû envisager la même idée et y renoncer. Si je n'avais pas été totalement ignorant de ce qu'on savait alors sur les propriétés optiques de la glace naturelle, j'aurais probablement fait pareil. » L'ignorance, cette fois, a servi la science.
Le chemin a été long. En 1991, l'équipe descend des tubes photomultiplicateurs dans des forages existants de la calotte groenlandaise et vérifie que la glace laisse passer la lumière assez loin. Puis vient AMANDA, un premier détecteur au pôle Sud, construit par étapes entre 1993 et 2000. Les débuts sont décevants, à cause de bulles d'air piégées dans les premiers cent mètres de glace, qui diffusent la lumière et brouillent la trajectoire des particules. Il faut descendre plus profond pour trouver une glace pure, transparente sur des centaines de mètres. C'est Halzen qui insiste pour déplacer les instruments vers le bas, à 1 500 mètres et plus.
AMANDA démontre que la méthode fonctionne, mais elle est trop petite pour attraper les neutrinos les plus énergétiques. En 1999, Halzen soumet au titre de chercheur principal une proposition pour un détecteur d'un kilomètre cube. La Fondation nationale des sciences américaine, la NSF, finance en mars 2002. Le chantier démarre en 2004 et s'achève en 2011. Vingt-quatre ans après la petite conférence au Kansas, l'idée est devenue un instrument.
Les neutrinos, des messagers qui traversent tout
Commençons par la particule. Un neutrino est une brique élémentaire de matière, comme l'électron, mais dépourvue de charge électrique et presque dépourvue de masse. Cette absence de charge le rend indifférent à tout ce qui l'entoure : les champs magnétiques ne le dévient pas, la poussière ne l'arrête pas, un mur de plomb ne le ralentit presque pas. Le physicien Wolfgang Pauli a postulé son existence en 1930 pour expliquer une anomalie de la radioactivité, et il a fallu attendre 1956 pour le détecter pour de bon, près d'un réacteur nucléaire.
Cette discrétion fait de lui le pire et le meilleur des messagers. Le Soleil en produit des quantités inimaginables : environ 65 milliards traversent chaque centimètre carré de la Terre à chaque seconde, et l'immense majorité passe sans laisser la moindre trace. Mais parce qu'il ne dévie jamais de sa trajectoire et ne perd pas son énergie en chemin, un neutrino qui arrive ici porte une information brute sur l'endroit d'où il vient.
C'est exactement ce que ne savent pas faire les rayons cosmiques. Ces particules, des protons et des noyaux atomiques projetés à des énergies qu'aucune machine humaine n'atteint, tombent en permanence sur l'atmosphère. Depuis leur découverte en 1912 par Victor Hess, leur origine reste l'un des grands mystères de l'astrophysique. Le problème est que, chargés électriquement, ils sont tordus par les champs magnétiques de l'espace et arrivent sur Terre après avoir perdu toute indication de leur point de départ. Impossible de remonter la piste.
Les neutrinos, eux, filent droit. Et il se trouve que les processus qui accélèrent les rayons cosmiques produisent aussi des neutrinos. Quand un proton rapide percute de la matière ou de la lumière près de sa source, la collision fabrique des particules instables, les pions, qui se désintègrent en émettant à la fois des rayons gamma et des neutrinos. Les photons gamma, eux, peuvent être absorbés en route par la poussière et la lumière. Les neutrinos continuent. Ce sont les miettes laissées par le passage des rayons cosmiques, et IceCube les ramasse.
Comment on attrape une particule qui ne s'arrête jamais
Puisque le neutrino traverse tout, comment le piéger ? En attendant qu'il se trompe de route. Un neutrino peut franchir des années-lumière de plomb sans broncher, mais très rarement, il percute de plein fouet un atome. La probabilité dépend de son énergie et de la quantité de matière traversée. Pour un neutrino de très haute énergie, la section efficace, autrement dit la surface apparente de la cible qu'il voit, avoisine 10⁻³³ centimètre carré, un nombre qui échappe à l'imagination. Pour que la loterie tourne assez souvent, il faut donc un volume de matière gigantesque, à l'échelle du kilomètre cube.
Quand la collision finit par arriver, elle produit des particules chargées. Et celles-ci laissent une signature lumineuse que l'on sait lire. En fonçant dans la glace plus vite que la lumière ne s'y propage, elles émettent une onde bleutée appelée rayonnement de Cherenkov.
L'effet est le cousin lumineux du bang supersonique. Un avion qui vole plus vite que le son crée un cône d'onde de choc, d'où la détonation. Une particule chargée qui va plus vite que la lumière locale produit exactement la même chose, mais avec des photons. Dans la glace, la lumière avance à environ 76 % de sa vitesse dans le vide, soit un quart plus lentement. La particule chargée issue du neutrino, elle, conserve presque toute sa vitesse. Elle dépasse donc la lumière autour d'elle et laisse derrière elle un cône bleu.
Deux formes d'événements se distinguent alors dans la glace. Une longue trace rectiligne, appelée track, signale un muon, la particule lourde produite par un neutrino de type muonique. Sa direction se reconstitue avec une précision redoutable, jusqu'à 0,3 degré pour un neutrino de 100 téraélectronvolts, soit un peu plus de la moitié du diamètre apparent de la Lune. Une tache compacte et sphérique, appelée cascade, trahit plutôt un neutrino électronique ou tau, ou une interaction d'un autre type. Son énergie se mesure très bien, à environ 8 %, mais sa direction reste floue, de l'ordre de 5 degrés.
IceCube, mode d'emploi : 5 160 yeux sous la glace
Le détecteur occupe un kilomètre cube de glace, entre 1 450 et 2 450 mètres sous la surface, à quelques centaines de mètres de la station Amundsen-Scott, au pôle Sud géographique. Sa construction a mobilisé une technique empruntée aux glaciologues : un jet d'eau chaude à haute pression qui fait fondre la glace et creuse un trou sur plus de deux kilomètres de profondeur. Dans chaque trou, l'équipe descend une corde portant 60 capteurs, puis laisse l'eau regeler. De 2005 à 2010, 86 cordes ont ainsi été installées sur une grille hexagonale, avec 125 mètres entre chaque, et 17 mètres entre chaque capteur.
Chaque capteur est un module optique numérique, une sphère de verre de la taille d'un ballon de football abritant un tube photomultiplicateur de 25 centimètres de diamètre, capable de transformer un minuscule éclair de lumière en signal électrique. La Fondation Nobel propose une jolie image pour le décrire : une ampoule électrique qui fonctionnerait à l'envers, en captant la lumière au lieu de la produire. Au total, 5 160 de ces sphères veillent en permanence dans la glace. Le volume ainsi instrumenté représente environ un milliard de tonnes de glace.
Trois dispositifs secondaires complètent l'ensemble. La profondeur d'abord : un kilomètre et demi de glace filtre l'essentiel des rayons cosmiques venus de l'atmosphère, qui imiteraient sinon le signal d'un neutrino. IceTop ensuite, un réseau de 81 stations posées en surface, repère les cascades de particules venues du ciel et les déclare comme bruit de fond. DeepCore enfin, une grappe de huit cordes resserrées au centre, avec 70 mètres d'écart au lieu de 125, abaisse le seuil de détection jusqu'à environ 10 gigaélectronvolts, un million de fois moins d'énergie que les neutrinos les plus énergétiques.
Une fois le signal capté, tout se joue dans les ordinateurs du laboratoire de surface. Le nombre de photons reçus donne l'énergie déposée. Leurs instants d'arrivée relatifs, comparés entre capteurs, donnent la direction de la particule. Un neutrino muonique peut être détecté même s'il a interagi loin à l'extérieur du volume instrumenté, car le muon qu'il produit parcourt environ un kilomètre dans la glace à un téraélectronvolt. Le volume utile dépasse donc largement le cube géométrique.
Le défi, enfin, est de distinguer les vrais neutrinos cosmiques de la foule de signaux parasites. Chaque jour, plus de cent millions de muons issus de l'atmosphère traversent le détecteur, et quelques centaines de neutrinos atmosphériques le rejoignent après avoir traversé la Terre entière depuis l'hémisphère nord. Les physiciens écartent les muons en ne gardant que les traces venues d'en bas de l'horizon, ce qui fait chuter le bruit d'un facteur mille. Et comme le flux des neutrinos cosmiques décroît moins vite avec l'énergie que celui des neutrinos atmosphériques, ce sont les événements les plus énergétiques qui trahissent une origine lointaine. Sur l'ensemble des neutrinos enregistrés, une centaine par an est attendue d'origine astrophysique.
Ce que la glace a déjà vu
L'alerte de 2013 est le moment fondateur. En fouillant deux ans de données à la recherche d'un tout autre signal, l'équipe tombe sur deux événements d'environ un petaélectronvolt, les plus énergétiques jamais vus. Deux événements ne font pas une preuve, mais ils orientent la stratégie. L'analyse de ce même jeu de données révèle 28 neutrinos de haute énergie, entre 30 téraélectronvolts et 1,14 petaélectronvolt, dont l'origine ne peut pas être l'atmosphère. En 2014, la collaboration chiffre le rejet de l'hypothèse atmosphérique à 5,7 sigma, bien au-delà du seuil de découverte de 5 sigma. L'astronomie des neutrinos est née.
En 2017, un neutrino d'environ 290 téraélectronvolts tombe sur IceCube en même temps qu'un sursaut de rayons gamma vu par le télescope Fermi, dans la direction du blazar TXS 0506+056, à 4 milliards d'années-lumière. Pour la première fois, un neutrino et une lumière désignent le même objet céleste. C'est l'acte de naissance de l'astronomie multi-messagers, qui croise plusieurs types de signaux pour raconter un même événement.
En 2022, IceCube annonce avoir trouvé, dans ses archives, 79 neutrinos d'énergie modérée venus de la galaxie active NGC 1068, dite aussi Messier 77, à environ 46 millions d'années-lumière. Cette concentration a une significativité de 4,2 sigma. Le noyau de cette galaxie abrite un trou noir supermassif de 15 millions de masses solaires, enveloppé d'une épaisse couche de gaz et de poussière. La lumière visible n'en sort pas, et les rayons gamma mesurés sont faibles. Les neutrinos, si. C'est précisément la démonstration de force de la méthode : voir à l'intérieur de ce que la lumière ne peut pas traverser.
Enfin, en 2023, IceCube publie la première image de notre propre galaxie en neutrinos, avec une significativité de 4,5 sigma. En appliquant des méthodes d'apprentissage automatique à dix ans de données, la collaboration identifie une émission le long du plan de la Voie lactée, là où les rayons cosmiques percutent le gaz interstellaire. Une analyse mise à jour, diffusée en 2026 sur douze ans de données, porte la détection à 5,7 sigma et fait de la Voie lactée la première source de neutrinos de haute énergie franchie au seuil de découverte. La même année, IceCube annonce le neutrino le plus énergétique qu'il ait publié, un événement de 11,4 petaélectronvolts enregistré en 2019.
Ce que le Nobel change, et ce qu'il reste à voir
Ce prix récompense un instrument autant qu'un homme. Car la leçon d'IceCube tient dans cette idée simple : pour ouvrir une nouvelle fenêtre sur l'univers, il faut parfois construire un objet plus grand que tout ce qu'on sait faire, à un endroit où la nature fournit déjà le matériau. Halzen n'a pas découvert une source célèbre par hasard, il a bâti le dispositif qui rend ces découvertes possibles, et il a fédéré assez de monde pour le financer, le creuser et l'exploiter pendant quinze ans.
Le domaine ne s'arrête pas là. IceCube a été agrandi récemment, avec l'IceCube Upgrade, un ensemble de cordes plus denses et plus sensibles qui améliore la détection des neutrinos les moins énergétiques et permet de réinterroger les quinze ans de données déjà archivées. Le projet suivant, IceCube-Gen2, viserait huit kilomètres cubes de glace instrumentée, soit huit fois le volume actuel, pour multiplier par cinq la sensibilité aux sources. D'autres détecteurs poussent ailleurs dans le monde, dans l'eau cette fois : KM3NeT en Méditerranée, Baïkal-GVD en Sibérie, TRIDENT en mer de Chine méridionale, P-ONE au large du Canada. En 2026, KM3NeT a même annoncé un candidat neutrino d'environ 220 petaélectronvolts, le plus énergétique jamais signalé.
Reste une raison de se réjouir qui dépasse l'astronomie. Ce prix couronne un projet qui a demandé des décennies de patience avant de livrer sa première preuve, porté par quelqu'un qui a accepté de parier sa carrière sur une intuition. Dans un entretien accordé à son université le jour de l'annonce, Halzen a eu cette phrase : « C'est une célébration d'un projet très inhabituel. » Il a ajouté que le succès devait une part à la chance, et une autre au Wisconsin, où les idées non conventionnelles peuvent prospérer. L'histoire retiendra que la particule la plus insaisissable de l'univers a fini par se laisser voir, dans un bloc de glace, grâce à un homme qui a refusé d'y renoncer.
Pour aller plus loin
- La particule et la méthode : le neutrino et l'astronomie multi-messagers dans notre glossaire.
- Les trous noirs géants tapis dans les sources de neutrinos : le trou noir supermassif, et la galaxie NGC 1068 vue par Hubble.
- La lumière des objets compacts, autre messager : le télescope Chandra et ses observations en rayons X.
- Notre article sur une alerte récente d'IceCube : un neutrino de l'espace sous la glace antarctique.
- La particule ne s'observe pas dans un télescope d'amateur, mais le ciel, lui, se contemple ce soir : notre carte du ciel interactive et son guide d'observation.
- Les sources officielles de cet article : le communiqué de presse du prix Nobel de physique 2026 et son document scientifique, la présentation grand public de la Fondation Nobel, la page officielle d'IceCube sur le fonctionnement du détecteur, et la page de l'annonce à l'université du Wisconsin-Madison.







