Le 30 août 2026 à 7 h 26 (heure de l'Est), une Falcon Heavy s'est arrachée du pas de tir 39A, celui d'Apollo 11, avec à son bord le télescope le plus attendu de la décennie : le Nancy Grace Roman Space Telescope. Trente et une minutes plus tard, l'observatoire filait seul vers le point de Lagrange L2, à 1,5 million de kilomètres de la Terre. Objectif : cartographier des milliards de galaxies et traquer des planètes invisibles autour d'étoiles lointaines.
Pourquoi tout le monde s'intéresse à une caméra, pas à un télescope de plus
Résumons d'abord l'essentiel. Roman n'est pas un télescope de plus : c'est une caméra panoramique à infrarouge équipée d'un miroir de 2,4 m, la même taille que Hubble. La différence tient au champ de vision. Là où Hubble admire un détail, Roman photographie une région entière du ciel : environ 100 fois plus large, avec la même netteté. À la clé, une vitesse de relevé annoncée jusqu'à 1 000 fois supérieure.
Autre manière de le dire : là où Hubble mettrait des décennies, Roman réalisera son atlas en cinq ans. Sa caméra grand champ (le WFI) embarque 18 détecteurs 4K, chacun de la taille d'un cracker selon NASA, pour un total de 300 millions de pixels. Elle produira jusqu'à 1,4 téraoctet de données par jour, un record pour une mission d'astrophysique de l'agence.
Le miroir qui vient d'un satellite espion
Détail savoureux du dossier : le miroir primaire de 2,4 m n'a jamais été commandé par la NASA. Dans les années 2000 et 2010, deux télescopes de reconnaissance militaire, des « satellites espions » à l'optique surdimensionnée, ont été cédés à l'agence par le NRO, l'agence américaine de renseignement spatial. L'un d'eux est devenu le cœur optique de Roman.
La mission elle-même a failli ne jamais décoller. Entre 2019 et 2021, trois budgets présidentiels successifs ont proposé son annulation, mais le Congrès américain l'a maintenue à chaque fois. En 2020, elle est baptisée en hommage à Nancy Grace Roman, première astronome en chef de la NASA et mère du projet Hubble, une pionnière dont le nom est désormais collé à un observatoire de 4,3 milliards de dollars.
Objectif n° 1 : comprendre pourquoi l'univers s'accélère
En 1998, deux équipes d'astronomes mesurent l'expansion de l'univers via des supernovae et tombent sur une anomalie : l'expansion accélère. On attribue ce moteur mystérieux à « l'énergie noire », qui représente environ 70 % du contenu de l'univers, sans savoir ce qu'elle est. C'est le premier chantier de Roman.
Le télescope va observer environ 100 000 supernovae de type Ia, des étoiles explosives qui servent de balises de distance, car leur luminosité maximale est quasi standard. En mesurant leur éclat et leur décalage vers le rouge jusqu'à près de 10 milliards d'années-lumière, les chercheurs retraceront l'histoire de l'expansion, et testeront si l'énergie noire est bien une « constante » ou si elle évolue avec le temps.
L'autre versant du volet cosmologie : la cartographie de la matière noire. En observant plus d'un milliard de galaxies, Roman mesurera la déformation de leur forme sous l'effet de la matière invisible (l'effet de lentille gravitationnelle). Résultat : une carte à haute résolution de la répartition de la matière noire, cette matière qui représente 5 à 6 fois la masse de la matière ordinaire mais qui n'interagit pas avec la lumière.
Objectif n° 2 : la moisson d'exoplanètes par microlentille
Autre chantier, plus discret mais tout aussi spectaculaire : le recensement des planètes « froides », celles qui orbitent loin de leur étoile, une population que les méthodes de transit (comme Kepler) et de vitesse radiale peinent à atteindre. Au total, Roman devrait révéler environ 100 000 exoplanètes, dont une part notable de planètes « flottantes » sans étoile.
La technique utilisée s'appelle la microlentille gravitationnelle. Quand une étoile passe exactement devant une étoile lointaine, sa gravité agit comme une loupe et amplifie l'image de l'arrière-plan. Si la loupe a une planète, la courbe de lumière accuse un pic supplémentaire.
Pendant 440 jours répartis sur la mission, Roman fixera le centre de notre galaxie, le bulbe galactique, toutes les 12 minutes environ. Un champ de vision aussi large permet de monitorer des dizaines de millions d'étoiles simultanément : c'est ce qui rend statistique la chasse aux planètes lointaines.
Objectif n° 3 : le coronographe, étape vers la détection de la vie
Troisième instrument embarqué : un coronographe, un masque qui bloque la lumière d'une étoile pour révéler ce qui l'entoure. Objectif : photographier des planètes géantes type Jupiter un milliard de fois plus faibles que leur étoile. Une prouesse d'optique active : chaque déformation du miroir est corrigée en temps réel.
Pourquoi est-ce important ? Parce que la prochaine génération de télescopes, avec en tête le projet Habitable Worlds Observatory, visera directement les exoTerres : des planètes telluriques dans la zone habitable. Roman fait la démonstration de cette technologie dans les conditions réelles de l'espace. Si ça marche, la recherche de traces de vie sur des planètes lointaines aura son plan de vol.
Ce que cela change pour le grand public
Roman partagera beaucoup de ses données publiques avec la communauté, y compris les amateurs. Voici comment suivre la mission dès maintenant :
- La fiche mission de notre catalogue : nous suivons Roman dans notre catalogue d'engins. Position, état, chiffres clés et sources officielles y sont centralisés.
- Les premières images : attendues début 2027, elles seront publiées par la NASA. Comme pour Webb, attendez-vous à un premier lot spectaculaire.
- La science participative : avec 1,4 To de données par jour, la NASA compte sur des outils d'apprentissage automatique et des citoyens bénévoles pour trier les découvertes. Vous pourrez y participer.
En attendant les premières images, plongeons dans la mécanique céleste : le point de Lagrange L2, où Roman va stationner, est un point d'équilibre gravitationnel à 1,5 million de km, exactement là où le télescope James-Webb opère depuis 2022. Un voile pare-soleil protège les instruments. L'infrarouge impose l'obscurité totale.
Pour aller plus loin
- La fiche mission complète : Nancy Grace Roman, avec chiffres clés, historique et actualité.
- Les définitions utiles pour suivre la mission : exoplanète, coronographe, supernova et télescope spatial.
- Les pages officielles de la mission (sources de cet article) : NASA Science et le communiqué de lancement.
- La couverture scientifique des relevés : STScI, section Roman (chiffres et design des relevés officiels).
- La vidéo du lancement : NASA, couverture du lancement de Roman.



