La sonde JUICE de l'ESA revient saluer sa planète de départ. Le 28 septembre 2026, elle traverse le voisinage terrestre, à 8 641 km d'altitude, un peu moins que la distance Paris-Los Angeles. Ce survol n'a rien d'un retour au bercail : c'est une manœuvre d'assistance gravitationnelle, un « coup de pouce orbital » que la Terre lui prête pour l'aider à rallier Jupiter. Voici ce qu'il faut savoir sur ce passage, et surtout comment fonctionne cette fronde gravitationnelle, qui a déjà emmené la plupart des grandes sondes du système solaire.
Le plus fort d'abord : une précision chirurgicale, annoncée deux ans à l'avance
28 septembre 2026, 11h45 UTC. Ce rendez-vous est programmé à la seconde près dans le plan de vol officiel du centre de contrôle de mission de l'ESA, et il a déjà été validé avec plusieurs mois d'avance. Il faut imaginer le défi : viser un point de passage à 8 641 km d'altitude, au-dessus d'une planète qui file à 107 000 km/h sur son orbite, depuis une sonde lancée trois ans plus tôt et encore à des dizaines de millions de kilomètres. C'est un peu comme un joueur de fléchettes qui toucherait le cœur de la cible en visant un autre joueur qui court.
L'altitude exacte du survol, 8 641 km, figure dans le plan de vol publié par le Juice Science Operations Centre, le centre qui coordonne la science de la mission. Les horaires des deux survols suivants, en 2029 puis l'arrivée en 2031, sont verrouillés sur le même document. Rien n'est improvisé dans ce voyage : chaque manœuvre est calculée des années à l'avance, et les équipes de l'ESA corrigent la trajectoire au fur et à mesure, à coups de petites impulsions de moteur, pour rester dans le couloir.
Mais au fait, pourquoi JUICE part sur Jupiter ?
Repartons du début. JUICE, pour Jupiter Icy Moons Explorer, l'explorateur des lunes glacées de Jupiter, est la plus grande mission planétaire de l'ESA. Lancée le 14 avril 2023 depuis Kourou à bord d'une Ariane 5, elle emporte dix instruments scientifiques et déploie 85 m² de panneaux solaires. Son objectif : étudier Jupiter et trois de ses grandes lunes, Ganymède, Europe et Callisto, que les astronomes appellent les lunes galiléennes, en hommage à Galilée qui les a découvertes en 1610.
La question scientifique centrale tient en une phrase : ces lunes glacées cachent-elles des océans d'eau liquide, et ces océans pourraient-ils abriter la vie ? La sonde cartographiera les surfaces, mesurera l'épaisseur des carapaces de glace, sondera l'intérieur des lunes et étudiera leur environnement magnétique. Ganymède, la plus grosse lune du système solaire, plus grande que la planète Mercure, est la cible vedette : JUICE deviendra en décembre 2034 le premier engin à se mettre en orbite autour d'une lune autre que la nôtre.
Et les survols du voyage servent aussi à la science. Pendant le survol de 2024, JUICE a capturé la plus nette image jamais obtenue du nuage de particules chargées que la Terre piège dans son champ magnétique. Un cliché invisible à l'œil nu, signé par le capteur JENI, qui détecte des atomes énergétiques plutôt que la lumière. Cette année encore, les dix instruments seront sollicités pendant le passage.
L'assistance gravitationnelle : une fronde cosmique, expliquée avec un schéma
Le mot « fronde » est partout dans les articles, mais il masque le vrai mécanisme. Commençons par une image fausse que tout le monde a en tête : une fronde à main, où la force vient du poignet. La vraie image, c'est celle d'une corde de rappel tendue par un train lancé à pleine vitesse. La planète est le train, en mouvement autour du Soleil. La sonde s'accroche à sa gravité, et le train, en avançant, lui transmet une partie de son élan.
Le principe tient en deux vues, et il faut les deux pour comprendre :
- Vue depuis la planète (panneau de gauche) : la sonde tombe dans le puits gravitationnel, accélère au plus près, puis remonte la pente et ralentit exactement autant. À l'arrivée comme au départ, même vitesse. Seule la direction a tourné. Si la planète était immobile, le bilan serait nul.
- Vue depuis le Soleil (panneau de droite) : la planète se déplace. En passant derrière elle par rapport à sa course, la sonde est entraînée dans son sillage gravitationnel le temps du survol. Elle repart avec la vitesse de la planète « offerte », et ne la rend jamais.
La conservation de l'énergie n'est pas violée : la planète est ralentie, mais de si peu qu'aucun instrument ne le mesurerait. La NASA le formule dans son manuel de vol : même si une sonde double sa vitesse grâce à un survol, son équipage ne sentirait aucune accélération, juste une chute libre continue. L'échange se joue entre deux masses, et la planète est si massive que sa part de l'échange est invisible.
Pour JUICE, l'addition est déjà énorme. Ariane 5, la fusée la plus puissante d'Europe, n'a pas pu propulser directement la sonde, une géante de 6 tonnes, vers Jupiter. Or l'ESA chiffre la vitesse de transfert requise vers Jupiter à environ 11 km/s. L'écart, JUICE le comble avec quatre survols, sans brûler un gramme de carburant pour les boosts. L'ESA chiffre même le prix d'un vol direct : environ 60 000 kg de propergols embarqués, plus une réserve de freinage pour se mettre en orbite à l'arrivée. Une telle fusée embarquée n'existe pas.
Mariner 10, Voyager, Cassini : la technique qui a ouvert le système solaire
Cette fronde gravitationnelle est le secret de la plupart des grandes missions planétaires. Petit tour d'horizon, en ordre chronologique :
Ce catalogue raconte une chose : sans cette technique, l'exploration du système solaire se limiterait à ce que les fusées savent atteindre. Chaque grande destination lointaine s'obtient en prêtant de l'élan aux planètes, et le carburant économisé est réinvesti en instruments scientifiques.
Le déroulé du survol du 28 septembre
Le plan de vol de l'ESA détaille les heures autour du rendez-vous. JUICE entamera une attitude spéciale, avec son axe -X pointé vers le Soleil, environ 3 heures avant le survol, une configuration qui protège l'engin et garantit la production d'énergie solaire. Les équipes au sol, au contrôle de mission de l'ESA à Darmstadt, en Allemagne, resteront en contact quasi continu pendant toute la manœuvre. Après le survol, une trajectoire qui ramène JUICE pour un dernier salut terrestre en janvier 2029, puis le grand saut vers Jupiter.
Le freinage de 2024 est le meilleur exemple : parfois, la meilleure façon d'aller vite est de commencer par ralentir. JUICE a pris le raccourci par le système solaire interne, en laissant Vénus la relancer vers l'extérieur. Ce n'est pas un détour gratuit : c'est le chemin de moindre carburant, calculé pendant 20 ans par les équipes de conception de trajectoires, selon l'ESA.
Pour aller plus loin
- La fiche mission de JUICE, en transit vers Jupiter, avec ses objectifs et son actualité.
- Les notions clés : Jupiter et sonde spatiale dans notre glossaire.
- Pour observer le ciel ce soir : la carte du ciel interactive, le guide d'observation et la galerie d'astrophotographies.
- Les sources officielles de cet article : le plan de croisière du Juice SOC, la fiche mission ESA, la page ESA sur le survol lune-Terre, le chapitre trajectoires du manuel de vol NASA, et la page NASA sur les assists de Cassini.
- Sur le même thème : Europa Clipper, la mission sœur de la NASA qui survolera la Terre à son tour le 3 décembre 2026, et BepiColombo, la mission ESA-JAXA qui a conclu ses 9 assists en janvier 2025.




