Après 237 jours en orbite, Sophie Adenot a retrouvé la Terre le 8 octobre 2026. Sa capsule Crew Dragon Freedom a amerri dans l'océan Pacifique au large de la Californie, refermant la mission Epsilon, la plus longue jamais menée par un astronaute européen. Retour sur huit mois de science, de trois sorties dans le vide et d'un record qui donne la mesure de ce qu'un corps humain peut encaisser loin de la gravité.

237 jours : ce que le record veut dire

Le décollage a eu lieu le 13 février 2026 depuis la base de Cape Canaveral, en Floride, à bord d'une capsule Crew Dragon de SpaceX. L'amarrage à la Station spatiale internationale a suivi le lendemain. Le compteur s'est arrêté le 8 octobre à 15 h 34 GMT, soit 17 h 34 heure de Paris.

Au total, l'ESA décompte 237 jours, 5 heures et 18 minutes passés dans l'espace. C'est le plus long vol spatial en continu jamais réalisé par un Européen, hommes et femmes confondus. Le précédent record, détenu par Luca Parmitano, est battu de plus de 35 jours.

Parmi les quatre membres de l'équipage Crew-12, deux autres astronautes de la NASA, Jessica Meir et Jack Hathaway, et le cosmonaute russe Andreï Fediaïev, Sophie Adenot est la deuxième femme française à séjourner à bord de la Station, vingt-cinq ans après Claudie Haigneré. Elle est aussi la première Française à être sortie dans l'espace.

Le nom même de la mission dit quelque chose de sa manière d'aborder le vol. Epsilon, la lettre grecque, désigne en mathématiques une très petite quantité, comme le rôle d'un astronaute face à l'immensité du spatial. En astronomie, c'est aussi le nom de la cinquième étoile la plus brillante d'une constellation. Sur son écusson, un colibri, l'un des plus petits oiseaux du monde, côtoie des points qui symbolisent ces petits riens qui comptent.

Infographie : 237 jours passés dans l'espace, trois sorties extravéhiculaires et environ 200 expériences menées pendant la mission Epsilon.
Le bilan de la mission Epsilon en trois chiffres. Infographie : Tracker-1, d'après les données ESA et CNES.

Trois sorties dans le vide en quinze jours

Entre le 18 août et le 1er septembre 2026, Sophie Adenot a enfilé trois fois sa combinaison pour sortir de la Station. Une sortie dans l'espace, ou EVA pour ExtraVehicular Activity, consiste à quitter le sas pressurisé pour travailler dans le vide. Les contraintes y sont extrêmes : la combinaison est raide, les gants épais réduisent la sensation, et il faut se déplacer le long de la structure en s'arrimant sans jamais lâcher prise.

La première sortie, le 18 août avec l'astronaute de la NASA Anil Menon, visait à démonter une antenne de communication défaillante, la Space-To-Ground 2, qui ne parvenait plus à suivre la constellation de satellites relais utilisée par la Station. Des boulons et des connecteurs grippés ont ralenti le duo, et l'installation de l'antenne de rechange a dû être reportée.

Une semaine plus tard, le 25 août, toujours avec Anil Menon, l'objectif était de terminer le travail : sortir l'antenne de rechange de son rangement et la mettre en place. Mission accomplie, l'antenne fonctionne. « Deux EVA en deux semaines, félicitations Sophie, tu as assuré ! » lui a lancé son coéquipier au retour dans la Station.

La troisième, le 1er septembre avec Jessica Meir, a duré 6 heures et 49 minutes. Au programme : remplacer un rétroréflecteur, ce dispositif réfléchissant qui sert d'aide à la navigation lors des manœuvres d'amarrage, préparer un détecteur de particules cosmiques en vue d'une future mise à niveau, installer des câbles de relais de données, et prélever des échantillons autour du sas pour l'expérience MicroOrganisms de la NASA, qui cherche à savoir jusqu'où se propagent les micro-organismes relâchés par les bouches d'aération.

En tout, 19 heures et 42 minutes passées dehors, sur trois sorties étalées en quinze jours. C'est beaucoup pour une première mission : la plupart des astronautes attendent plusieurs vols avant d'atteindre un tel total.

Le documentaire de l'ESA retrace les trois sorties dans l'espace de Sophie Adenot, d'août à septembre 2026. Crédit : ESA.
L'astronaute Sophie Adenot, en combinaison spatiale et casque ouvert, travaille à l'extérieur de la Station spatiale internationale lors de la sortie EVA-99.
Sophie Adenot pendant l'EVA-99, sa troisième sortie dans l'espace, le 1er septembre 2026. Crédit : ESA/NASA.

Près de 200 expériences, dont un scanner qui se pilote seul

L'essentiel d'un séjour en orbite ne se joue pas dans les sorties spectaculaires, mais dans les heures passées à mener des expériences. La Station est un laboratoire où la pesanteur disparaît presque, ce qui change le comportement de la matière, des fluides et des cellules. Sophie Adenot a pris part à près de 200 expériences dans ce cadre.

Sept d'entre elles ont été spécialement préparées par le Cadmos, le centre du CNES à Toulouse qui conçoit et suit les expériences en micropesanteur. La première a été EchoFinder, menée les 4 et 9 mars avec Jack Hathaway. Le principe répond à un problème concret des missions lointaines : vers la Lune ou Mars, le signal met trop longtemps à faire l'aller-retour pour qu'un médecin guide un examen en direct. EchoFinder combine donc une interface de réalité augmentée, qui indique où poser la sonde d'échographie sur le corps, et une intelligence artificielle qui reconnaît les organes et enregistre les images. L'astronaute devient son propre opérateur, et les clichés partent ensuite vers les médecins au sol pour analyse. La technologie intéresse aussi la Terre, notamment les navires, les sous-marins ou les régions sans accès immédiat à un médecin.

Plusieurs autres expériences visent directement la santé. PhysioTool mesure une série de paramètres vitaux, du débit sanguin à la pression artérielle, en passant par le rythme cardiaque, la saturation en oxygène, la respiration et le sommeil, pour valider des capteurs conçus pour l'apesanteur. EchoBones utilise l'échographie pour sonder la densité osseuse et la circulation sanguine dans les os, avant et après le vol. MatISS-4 et MultISS, elles, traquent la biocontamination, ces micro-organismes qui s'accrochent aux parois et aux systèmes de survie d'un vaisseau : l'une teste des surfaces capables de repousser les bactéries, l'autre les repère par imagerie multispectrale, c'est-à-dire en éclairant la scène dans plusieurs longueurs d'onde, visibles et invisibles.

D'autres expériences préparent plus directement l'exploration. EuroSuit teste un prototype de combinaison intravéhiculaire française : l'idée est qu'un astronaute puisse l'enfiler seul en deux minutes en cas d'alerte, comme un incendie ou une dépressurisation. Lumina démontre la fiabilité d'un dosimètre à fibre optique pour mesurer les radiations ionisantes, ces particules énergétiques capables d'abîmer l'ADN des cellules. FoodProcessor explore la conservation des aliments, alors que les repas préparés aujourd'hui ne tiennent pas les cinq ans que demanderait un voyage vers Mars. Et ChlorISS, l'expérience éducative, a fait germer des graines de cresson et de mizuna à bord et dans des milliers de classes sur Terre, pour comparer la pousse avec et sans gravité.

Sophie Adenot, dans le module européen Columbus de la Station spatiale internationale, prépare une session d'échographie autonome avec l'expérience EchoFinder.
Préparation d'une session EchoFinder à bord de l'ISS, en mars 2026. L'expérience guide l'astronaute pour réaliser seul une échographie, sans médecin en direct. Crédit : ESA/NASA.

À côté de ces expériences scientifiques, deux démonstrateurs technologiques ont été éprouvés. Le premier, E4D, est un appareil d'exercice européen qui réunit en un seul module compact la musculation, le vélo, le rameur et le tirage de corde, avec plus de 30 exercices de renforcement. L'enjeu est double : gagner de la place, car les machines actuelles sont trop lourdes et encombrantes pour une future station lunaire, et varier l'entraînement quotidien, indispensable pour limiter la fonte musculaire en apesanteur. Sophie Adenot a lancé son premier rameur dès son arrivée et testé l'appareil pour plusieurs séances.

Le second est l'imprimante 3D métal, la première du genre en orbite. En juillet, Sophie Adenot en a récupéré le cinquième échantillon, qui contenait de minuscules propulseurs de satellite, les premiers composants de ce type fabriqués dans l'espace. L'objectif à terme : permettre à un équipage de produire sur place une pièce de rechange plutôt que de dépendre d'une livraison depuis la Terre, un savoir-faire crucial quand on s'éloigne de la planète.

Sophie Adenot, en tenue de sport, teste dans le module Columbus le nouvel appareil d'exercice européen E4D, en position de rameur reliée au sol par des sangles.
Sophie Adenot teste E4D, le nouvel appareil d'exercice européen installé dans le laboratoire Columbus de l'ISS. Crédit : ESA.

Pourquoi la Station reste un laboratoire unique

On pourrait croire qu'une station spatiale n'a d'intérêt que pour l'espace. C'est l'inverse. La Station offre ce qu'aucun laboratoire terrestre ne peut reproduire : l'absence durable de gravité, pendant des mois.

Sur Terre, la gravité est partout, et elle brasse en permanence les fluides, les gaz et les matériaux. En l'ôter, on observe des phénomènes habituellement masqués. L'expérience Marangoni, menée pendant la mission, en donne un bon exemple. Elle étudie la façon dont un film liquide s'évapore dans l'espace, et les courants internes qui naissent à sa surface sous l'effet de la tension superficielle, cette force qui fait tenir une goutte d'eau accrochée à un verre. Aucun instrument ne peut révéler ces mouvements sur Terre, car la gravité les écrase. Les comprendre intéresse directement l'industrie : refroidissement, revêtements, impression, distillation.

Le vivant profite des mêmes conditions. Une cellule, un os ou un muscle se comportent autrement quand ils ne subissent plus la pesanteur, et cela accélère des processus qui, sur Terre, prennent des années. C'est ce qui rend la Station précieuse pour la médecine : mieux comprendre la perte osseuse des astronautes aide à traiter l'ostéoporose, et tester un pansement anti-bactérien dans l'espace peut déboucher sur des surfaces utiles à l'hôpital.

Pour la suite, un autre projet se prépare : la Station doit cesser son activité en 2030, et l'Europe travaille sur son avenir en orbite basse, sans qu'on sache encore à quoi il ressemblera.

Visualisation par interférométrie de la vapeur au-dessus d'un film liquide en évaporation : des bandes ondulées de couleur dessinent les lignes d'égale concentration, comme des courbes de niveau sur une carte.
La vapeur au-dessus d'un film liquide en évaporation, révélée par interférométrie pendant l'expérience Marangoni. Chaque bande relie les points de même concentration, un peu comme une courbe de niveau sur une carte. Crédit : ESA.

Ce qui l'attend maintenant

À Cologne, en Allemagne, Sophie Adenot a retrouvé samedi 10 octobre le sol européen, très émue. « J'ai traversé tout le spectre des émotions humaines, des plus joyeuses aux plus difficiles », a-t-elle déclaré sur le tarmac, avant d'ajouter, à propos de la Terre vue de l'orbite : « Il n'y a pas de divisions, pas de frontières, juste une précieuse planète que nous partageons tous. »

Vient maintenant le temps du corps. Après huit mois d'apesanteur, l'organisme s'est adapté à l'absence de gravité et doit réapprendre à vivre avec. L'ESA a prévu un programme de récupération d'environ trois semaines au Centre européen des astronautes et dans l'installation envihab du DLR, entre repos, temps en famille, examens médicaux, physiothérapie et exercices, notamment en piscine, pour remuscler un dos peu sollicité. La phase qui suit immédiatement le retour est la plus sensible, autant pour la santé de l'astronaute que pour la qualité des données scientifiques récoltées après le vol.

La suite prend plus de temps. La masse osseuse, qui diminue de 1 à 2 % par mois en orbite, peut mettre jusqu'à un an à se reconstituer, et certains troubles visuels, causés par les changements de pression dans la tête, mettent un temps comparable à se résorber. Sophie Adenot a raconté pendant son séjour avoir senti son corps vieillir en accéléré, entre cheveux blancs, perte de souplesse et vue qui baisse. La bonne nouvelle, c'est que le protocole est bien rodé : il reste standard jusqu'à un an passé dans l'espace.

Elle n'est pas la seule à en profiter. Chaque phase de réadaptation fournit aux chercheurs des mesures précieuses, et sert de répétition générale pour les missions qui iront plus loin, là où un équipage n'aura pas de médecin en direct, ni de la Terre pour l'aider au pied levé.

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