À la veille du congrès spatial international d'Antalya, qui s'ouvre ce 5 octobre en Turquie, l'Europe a posé une carte sur la table : elle veut ses propres astronautes, lancés par ses propres fusées, et sa propre station en orbite basse. Le budget annoncé donne le vertige, environ 10 milliards d'euros étalés sur dix ans. Voici ce qui est réellement sur la table, qui travaille dessus, et ce qui se décide en décembre.
Dix milliards pour cesser d'acheter des sièges
L'Europe est aujourd'hui championne du vol habité par procuration. Ses astronautes rejoignent l'espace à bord de capsules américaines ou russes, et ses expériences voyagent dans un laboratoire, le module Columbus, qui appartient à une station pilotée par un partenariat dont elle n'est qu'un membre.
La question du jour est donc simple : et après ? La Station spatiale internationale, l'ISS, doit cesser ses opérations en 2030. Après cette date, sans capacité propre, l'Europe devra acheter à ses partenaires le droit d'envoyer ses astronautes et ses expériences.
« Nous avons estimé qu'il faudrait environ 10 ans pour lancer nos propres astronautes avec nos propres fusées et notre propre système. Cela coûterait environ 10 milliards », a résumé Josef Aschbacher, le directeur général de l'ESA, dans un entretien accordé à nos confrères de NASASpaceflight. Traduisons la suite de son raisonnement, qui est l'argument central du dossier : « Mais si nous ne le faisons pas, cela veut dire que nous voudrons toujours des astronautes dans l'espace. Il faudrait acheter cette capacité aux États-Unis, notre partenaire aujourd'hui. Cela nous coûte environ cinq milliards. Donc pour cinq milliards de plus, nous pouvons le faire nous-mêmes, laisser l'argent en Europe et investir dans notre propre capacité (citations traduites par nos soins). »
Dit autrement : la facture n'est pas de 10 milliards contre zéro, mais de 10 milliards contre 5. L'écart réel à financer est donc de l'ordre de 5 milliards, la moitié du chiffre qui tourne en boucle.
Un transport d'équipage complet ne se résume pas à une fusée et à une capsule. Il faut aussi un système d'évacuation d'urgence, le dispositif qui arrache la capsule du lanceur en quelques secondes si le décollage tourne mal, des opérations au sol, un suivi de la santé de l'équipage, et un moyen de le récupérer à l'atterrissage. Chacun de ces blocs doit être certifié pour voler avec des humains, une procédure bien plus exigeante que pour un satellite.
Deux capsules candidates, déjà en chantier
L'ESA n'a pas attendu la décision des ministres pour lancer les bases techniques. Deux sociétés européennes ont déjà annoncé leurs projets de véhicule habité.
La première est The Exploration Company, avec sa capsule Nyx. La seconde est PLD Space, qui travaille sur une capsule baptisée LINCE, destinée à voler sur sa future fusée Miura Next. Pour l'instant, aucune des deux n'a signé de contrat de développement d'un vaisseau habité avec l'agence, mais les deux ont franchi le premier obstacle, celui du transport de fret.
L'étape par étape a un avantage : avant d'oser envoyer une personne, on envoie du matériel. La capsule cargo de The Exploration Company a été retenue en septembre 2026 pour un contrat atteignant 760 millions d'euros, dans le cadre du programme ALADDIN, pour Autonomous LEO Accelerated Demo Docking to ISS Node, soit en clair une démonstration d'amarrage autonome à l'ISS. Sur cette somme, 310 millions financent la mission de démonstration, les 450 millions restants couvrant en option deux missions cargo supplémentaires, vers l'ISS ou vers une future station commerciale.
Le détail qui compte : la société a réuni 40 % du financement de cette démonstration auprès d'investisseurs privés, l'ESA couvrant les 60 % restants. C'est le modèle de « client d'ancrage » : l'agence n'achète pas un engin, elle achète un service, et laisse l'entreprise lever le reste. La capsule Nyx doit décoller à bord d'une Ariane 6 et s'amarrer à l'ISS au plus tard au deuxième trimestre 2029, la dernière fenêtre d'amarrage disponible avant la retraite de la station.
Axiom, Starlab, Vast : trois portes de secours
En parallèle de sa propre station, l'Europe négocie son billet d'entrée chez les opérateurs privés. En septembre 2026, l'ESA a signé deux documents, un protocole d'accord avec l'américain Axiom Space et une lettre d'intention avec Starlab, une coentreprise entre l'américain Voyager Technologies et l'européen Airbus Defence and Space.
Ces textes ne sont pas des contrats. Ce sont des cadres de discussion, volontairement non exclusifs, qui dessinent ce qu'une coopération pourrait couvrir : des vols d'astronautes européens vers ces stations, des places d'expériences pour la recherche en microgravité, et l'utilisation de futurs moyens de transport européens, cargo et équipage. La portée exacte dépendra des décisions des États membres.
Le troisième partenaire est déjà en vol, ou presque. L'américain Vast prépare Haven-1, présentée comme la première station commerciale au monde, dont le lancement est prévu en 2027. Un astronaute européen doit participer à sa toute première expédition : Arnaud Prost, réserviste de l'ESA, prévu comme ingénieur d'essai en vol. Un autre Européen, Thomas Pesquet, est désigné commandant d'une mission habitée privée vers l'ISS, aux côtés du Tchèque Aleš Svoboda et du Grec Adrianos Golemis, une mission prévue en 2027.
Une station européenne, habitée à temps partiel
Reste l'option la plus ambitieuse : une station conçue et construite par l'Europe. En septembre 2026, l'ESA a confié deux études préliminaires parallèles à deux groupements industriels européens, menés respectivement par Airbus Defence and Space et OHB, tous deux basés en Allemagne, avec six autres acteurs industriels et institutionnels. Lancées en juin 2026, ces études doivent durer environ neuf mois.
Leur objet n'est pas de dessiner une station définitive, mais de répondre à une question concrète : est-ce faisable, techniquement et financièrement, et avec quelles technologies et quels partenariats ? Les deux groupements doivent proposer des architectures possibles, l'infrastructure elle-même, les moyens de transport associés et les services nécessaires à son fonctionnement.
Sur l'occupation, Aschbacher assume un modèle différent de l'ISS, qui est habitée en permanence depuis 2000 : « Il n'est peut-être pas nécessaire qu'une telle station soit occupée 24 heures sur 24. Cela signifie que nous pouvons l'utiliser pendant une certaine période, et le reste du temps l'exploiter comme une station robotique automatisée. » Une station qui respire au rythme des campagnes d'expériences, en somme, plutôt qu'une maison toujours éclairée.
Ce que cela change pour l'Europe
Le calendrier politique est serré. Le 9 septembre 2026, au sommet spatial international de Paris, les ministres des États membres de l'ESA ont adopté un texte intitulé « A call to boost European space exploration », un appel à renforcer l'exploration spatiale européenne. Il fixe trois priorités : sécuriser l'accès de l'Europe à l'orbite basse après l'ISS, renforcer sa présence autour de la Lune, et faire de ces deux étapes des tremplins vers Mars.
C'est sur cette base que l'agence prépare des propositions concrètes, pour une réunion ministérielle intermédiaire à Rome le 15 décembre 2026. C'est là que les États membres diront oui, non, ou pas encore. Les études, elles, continuent d'ici là.
Un dernier point mérite l'attention : l'accès à l'orbite, justement. L'Europe vient de démontrer qu'elle savait le faire, avec le premier vol orbital réussi de la fusée Spectrum d'Isar Aerospace le 5 septembre 2026, depuis la Norvège. Mais Aschbacher le répète, son lanceur phare Ariane 6 et le petit Vega C ne sont pas réutilisables, contrairement à ce que pratique désormais l'industrie américaine : « Pour être vraiment plus compétitifs sur le marché mondial, nous avons besoin de la réutilisabilité. »
Autrement dit, la feuille de route européenne tient en trois étages. D'abord des lanceurs réutilisables, ensuite une capsule, humaine ou cargo, et enfin la station. Chaque étage finance et valide le suivant. C'est aussi la raison pour laquelle le programme ALADDIN, avec sa capsule cargo, compte : il sert de marchepied technique vers le vaisseau habité.
Et les astronautes dans tout ça ? L'objectif affiché va au-delà du simple transport. Matthias Maurer, astronaute de l'ESA, a fixé la barre haut dans le même entretien : « Dragon est une capsule très moderne, et j'ai apprécié mon vol à bord. Ce sera un standard minimum que j'aimerais pour une capsule européenne, mais je pense que nous pouvons faire encore mieux. Je lancerais ce défi à mes collègues qui dessinent les capsules européennes. »
Pour aller plus loin
- La station qui doit bientôt tirer sa révérence : la Station spatiale internationale, ses 25 ans d'occupation continue et ses plus de 3 000 expériences.
- Les définitions pour suivre le dossier : la station spatiale, la microgravité, l'orbite terrestre et l'ESA.
- Les sources officielles de cet article : la note ESA sur les études de station, le communiqué ESA sur la capsule Nyx et ALADDIN, le protocole d'accord avec Axiom Space, la lettre d'intention avec Starlab et le dossier de NASASpaceflight.
- Le ciel au-dessus de chez vous : repérez le passage de la station et des satellites brillants avec notre carte du ciel, puis préparez vos soirées avec notre guide d'observation. Vos images du ciel sont à partager dans notre galerie.







