Le 5 septembre 2026 à 22 h 12, heure d'Europe centrale, la fusée Spectrum d'Isar Aerospace décolle de l'île norvégienne d'Andøya, au-dessus du cercle polaire arctique. Quelques minutes plus tard, ses satellites filent sur une orbite terrestre. Une première pour l'Europe continentale. Voici le vol, la fusée et ce que ça change.

Revivez le lancement en direct : décollage de Spectrum et mise en orbite des charges utiles, le 5 septembre 2026. Vidéo : Isar Aerospace.

De la mer de Norvège à l'orbite, étape par étape

Le lanceur a quitté son pas de tir à 22 h 12 précises, 20 h 12 UTC, depuis le complexe de lancement qu'Isar Aerospace exploite en exclusivité au sein du site d'Andøya Space, ouvert officiellement fin 2023 comme premier espaceport orbital opérationnel d'Europe continentale. Sous le premier étage : neuf moteurs Aquila, alimentés au propane et à l'oxygène liquide, le gaz de nos réchauds de camping associé à un comburant, la substance qui permet de le brûler là où il n'y a plus d'air. La fusée a filé vers le nord, au-dessus de la mer de Norvège, une trajectoire marine qui ne survole aucune zone habitée.

La première épreuve du vol s'appelle MaxQ : l'instant où la pression de l'air sur la structure est à son maximum, quand la fusée accélère encore dans une atmosphère qui reste dense. Spectrum l'a franchie. Puis les moteurs du premier étage se sont éteints et l'étage s'est détaché, comme un relais de course qui cède le témoin au coureur suivant. Le second étage, lui, n'emporte qu'un seul Aquila : il a pris le relais.

Ensuite, la ligne de Kármán, à 100 km d'altitude : la frontière conventionnelle de l'espace, là où l'air devient trop rare pour porter un avion. Dans le vide, la coiffe, ce nez protecteur qui abritait les satellites pendant la traversée de l'atmosphère, ne sert plus à rien : elle est éjectée. Le second étage a poussé jusqu'à la vitesse orbitale, puis a exécuté une poussée de circularisation, la courte manœuvre qui arrondit la trajectoire comme on ajuste un cerceau. Le déploiement des charges utiles a clôturé la séquence, chaque jalon confirmé dans le communiqué d'Isar Aerospace.

En bout de course, l'agence spatiale allemande DLR confirme : les cinq satellites et l'expérience sont bien arrivés sur leurs orbites cibles.

Spectrum en chiffres

  • Hauteur : 28 m, soit un immeuble d'environ neuf étages.
  • Diamètre : 2 m.
  • Moteurs : neuf Aquila au premier étage, un au second, tous conçus en interne.
  • Carburants : oxygène liquide et propane.
  • Capacité : jusqu'à 1 000 kg en orbite basse, 700 kg en orbite héliosynchrone.

30 secondes de vol en 2025, un an et demi pour apprendre

Ce succès n'est que le deuxième vol de la fusée. Le premier essai, baptisé « Going Full Spectrum », avait décollé le 30 mars 2025 à 12 h 30, heure d'Europe centrale. Le vol avait duré environ 30 secondes : après un décollage propre, le système d'arrêt de vol, le mécanisme de sécurité qui coupe les moteurs pour éviter une chute incontrôlée, avait mis fin au tir, et la fusée était retombée en mer de manière contrôlée. Le pas de tir était resté intact, et Isar Aerospace avait jugé ses objectifs atteints : décollage validé, données de vol récoltées, système d'arrêt éprouvé en conditions réelles.

Pour un vol d'essai, 30 secondes, c'est déjà une moisson : chaque capteur a renvoyé ce que les ingénieurs ne peuvent mesurer qu'au décollage, quand tout vibre, chauffe et pousse à la fois.

Le chemin du retour vers le pas de tir a pris un an et demi. La campagne de 2026 a été interrompue à plusieurs reprises, toujours par prudence : des composants remplacés puis requalifiés, des tests d'étages, et une répétition générale à réservoirs pleins, le « Wet Dress Rehearsal », où l'on remplit les réservoirs comme pour un vrai lancement sans allumer les moteurs. Le dernier arrêt, en juin, était intervenu après un comportement hors nominal des systèmes fluides de la fusée, documenté par l'entreprise sur sa page Mission Updates.

Spectrum posé verticalement sur son pas de tir à Andøya, avant son premier vol d'essai.
Spectrum sur son pas de tir à Andøya, en mars 2025, avant son premier vol d'essai. Crédit : Isar Aerospace.

Pourquoi il faut foncer à 28 000 km/h pour tomber en orbite

L'orbite est un paradoxe apparent : un satellite en orbite tombe en permanence, et il ne touche jamais le sol. Imaginez un canon dressé au sommet d'une montagne, tirant à l'horizontale. Plus le boulet va vite, plus il retombe loin. À environ 28 000 km/h, sa courbe de chute épouse la courbure de la Terre : il tombe « autour » du monde, sans jamais l'atteindre. C'est exactement ce que fait un satellite, et c'est la vitesse qu'il a fallu atteindre pour Spectrum, soit une trentaine de fois celle d'un avion de ligne.

À cette vitesse, on évolue en orbite basse, la bande d'altitude qui s'étend jusqu'à environ 2 000 km, là où vivent la Station spatiale internationale et le télescope Hubble : l'ISS partage le même quartier que les satellites déployés ce 5 septembre. Le glossaire détaille le concept : l'orbite terrestre.

Pourquoi décoller depuis le cercle polaire arctique ? Parce que la géographie sert les orbites polaires, celles qui passent au-dessus des pôles. Lancé vers le nord au-dessus de la mer, un lanceur n'a jamais à survoler de zones habitées, et la trajectoire mène aux orbites héliosynchrones, l'orbite favorite des satellites d'observation de la Terre : ils survolent chaque zone toujours à la même heure solaire, ce qui rend les images comparables de jour en jour.

Cinq CubeSats, cinq pays : la cargaison qui compte

Un mot d'abord : ce tir était un vol de qualification, l'examen de sortie d'une fusée, le tir qui prouve que l'engin peut transporter de vraies charges utiles. Spectrum avait déjà volé, mais c'était sa première fois avec des clients à bord.

Six charges utiles au total : cinq CubeSats et une expérience de démonstration technologique. Un CubeSat est un satellite miniature au format normalisé, la plus petite version tenant dans un cube de 10 cm de côté, devenu le standard des universités et des jeunes entreprises du spatial. Ils viennent d'Allemagne, de Norvège, d'Autriche, de Slovénie et de Bulgarie, selon le DLR, et testent des technologies et composants innovants pour les satellites de demain. L'ESA précise le profil de cette cargaison : des CubeSats commerciaux et éducatifs, avec des expériences d'apprentissage pour des étudiants européens. Isar se félicite aussi d'emporter un satellite étudiant norvégien.

Comment cette petite cargaison a-t-elle été choisie ? Isar Aerospace a remporté la première édition du Microlauncher Competition, le concours de l'agence spatiale allemande DLR destiné aux nouveaux lanceurs légers : ce sont les charges de ce concours qui ont pris place sous la coiffe.

Vue depuis le second étage de Spectrum en orbite : la courbure de la Terre sous une mince couche d'atmosphère bleue.
La Terre vue depuis le second étage de Spectrum, après la mise en orbite. Crédit : Isar Aerospace/NASASpaceflight.

Derrière ce choix, une stratégie européenne assumée : l'entreprise a été incubée à l'ESA Business Incubation Centre, le réseau d'incubateurs de l'agence pour les startups du spatial, puis cofinancée à plusieurs reprises par le programme Boost!, qui soutient les services commerciaux de transport spatial. La mission « Onward and Upward » elle-même est soutenue par ce programme. Avec l'ESA, l'Europe mise sur le privé pour élargir l'accès à l'orbite.

Ce que ce lancement change pour l'Europe

Jusqu'ici, mettre un satellite européen en orbite passait par Kourou, en Guyane française, hors du continent, ou par des lanceurs étrangers. Désormais, une entreprise privée née à Munich propose une alternative dédiée aux petits et moyens satellites, décollant du sol européen. « Aujourd'hui, Isar Aerospace a ouvert l'espace depuis l'Europe continentale », a résumé Daniel Metzler, PDG et cofondateur de l'entreprise, qui rappelle que le lancement reste « le plus grand goulot d'étranglement » de l'industrie spatiale mondiale (citations traduites par nos soins). L'entreprise parle même d'un accès souverain à l'espace pour l'Europe.

La date n'est pas un hasard : Isar Aerospace avait été sélectionné en 2025 pour le European Launcher Challenge, le programme de l'ESA qui commande des services de lancement aux nouveaux fournisseurs européens. Le contrat a été signé récemment, avec un premier jalon imposé : atteindre l'orbite au plus tard en 2027. Ce 5 septembre, Isar est devenu le premier fournisseur à le valider, avant l'échéance.

Côté industrie, la machine est déjà lancée : les exemplaires 3 à 7 de Spectrum sont en production, une usine intégrée de 40 000 m², présentée comme la plus grande d'Europe pour les lanceurs, se termine, avec une capacité visée de 40 lanceurs par an. Et pour couvrir d'autres types d'orbites, un second complexe est en construction en Nouvelle-Écosse, au Canada, pensé pour les orbites de moyenne et forte inclinaison, celles qu'utilisent l'observation de la Terre et les communications.

Reste l'étape suivante : convertir ce vol de qualification en cadence régulière. Un lancement réussi ne fait pas une chaîne de production. Mais il a fallu une première fusée pour ouvrir la porte.

Pour aller plus loin