Le 10 octobre 2026 à 14 h 34 UTC (le temps universel, 16 h 34 à Paris), l'onde de choc de deux éjections de masse coronale, de gros nuages de gaz électrisé lâchés par le Soleil les 7 et 8 octobre, a atteint les sondes placées devant la Terre. À 17 h 58 UTC, la NOAA, l'agence américaine de l'océan et de l'atmosphère, a déclaré une tempête géomagnétique G3, niveau « forte », alors qu'elle n'attendait au plus que du G2. Des aurores ont suivi, jusqu'en France. Et jusqu'en Espagne, comme on peut le lire ? Nous avons vérifié.
Un choc à 14 h 34 UTC, la tempête G3 à 17 h 58
Commençons par la mécanique. Une éjection de masse coronale, ou CME, est un nuage de plasma, un gaz si chaud que ses atomes sont déchirés en particules électrisées, que le Soleil expulse dans l'espace. Quand l'un de ces nuages percute la Terre, il écrase son champ magnétique et peut déclencher une tempête géomagnétique.
La NOAA surveille l'arrivée de ces nuages depuis un poste de guet. Ses sondes sont posées au point L1, à environ 1,5 million de km de la Terre, sur la ligne qui nous relie au Soleil. Le choc y est passé à 14 h 34 UTC. Quarante-deux minutes plus tard, à 15 h 16 UTC, la station magnétique allemande de Niemegk enregistrait la secousse au sol, d'une amplitude de 56 nT. Le nanotesla (nT) est l'unité qui mesure la force d'un champ magnétique.
Le reste de la soirée a donc ressemblé à ceci, toujours en temps universel (ajoutez 2 heures pour Paris et Madrid) :
- 14 h 34 : l'onde de choc franchit le point L1. Le champ magnétique du vent solaire grimpe à 26 nT, puis atteint 46 nT à 15 h 18.
- 15 h 10 : pic d'une éruption M6.4 sur le Soleil (nous y revenons plus bas).
- 16 h 24 : la composante nord-sud du champ du vent solaire, appelée Bz, touche son minimum à -29 nT.
- 17 h 53 : le vent solaire culmine à un peu plus de 900 km/s, contre 400 km/s avant l'arrivée du choc.
- 17 h 58 : la NOAA signale le seuil G3.
- 19 h 26 : nouvelle alerte G3.
- En fin de soirée : l'indice se stabilise autour de Kp 5 (G1), puis passe à Kp 4 après minuit UTC.
L'indice Kp est la note, de 0 à 9, qui mesure toutes les trois heures l'agitation du champ magnétique terrestre. G3 correspond à un Kp de 7. L'indice officiel de la tranche 15 h à 18 h UTC a bien atteint 7, puis 6,67 sur la tranche suivante.
Pourquoi la NOAA avait vu trop bas
Le 9 octobre, la NOAA annonçait du G1 pour les 9 et 10 octobre, puis du G2 pour le 11. Dans sa veille de 19 h 45 UTC, elle écrivait que la CME du 8 octobre, la plus rapide, devait rattraper celle du 7 et fusionner avec elle en route. Elle avait donc la bonne cause et le bon ordre de grandeur. Il lui a manqué un jour et un niveau.
Trois ingrédients ont fait la différence.
La vitesse. Le vent solaire, ce flux continu de particules qui s'échappe du Soleil, est monté de 400 à plus de 900 km/s. À 900 km/s, un nuage avale les 150 millions de km qui nous séparent du Soleil en moins de deux jours.
La densité. Elle a dépassé 100 particules par cm³. C'est un nuage dense, qui appuie fort sur le champ magnétique terrestre.
L'orientation du champ. C'est le point décisif. Le champ magnétique de la Terre pointe vers le nord à l'avant de sa bulle protectrice, la magnétosphère. Quand le champ du nuage solaire pointe vers le sud (un Bz négatif), les deux s'accrochent comme deux aimants présentés dans le bon sens, et l'énergie du vent solaire s'engouffre. Le Bz est descendu jusqu'à -29 nT. Plus il reste négatif longtemps, plus la porte reste ouverte.
Le problème est que l'orientation du champ à l'intérieur d'un nuage ne se mesure qu'au moment où il passe devant les sondes de L1, soit environ une heure avant l'impact. C'est la grande inconnue de la météo de l'espace : on voit le nuage partir du Soleil, mais pas comment son champ est tourné.
L'éruption M6.4 : même heure, autre histoire
À 15 h 10 UTC, au beau milieu de l'arrivée du choc, la région active AR 4549 a produit une éruption de classe M6.4. Une région active est une zone de taches solaires où le champ magnétique est intense. Les éruptions se rangent en classes C, M et X, chaque lettre étant dix fois plus puissante que la précédente. La classe M est donc moyenne, mais M6.4 dépasse le seuil M5 qui déclenche le niveau R2 de la NOAA.
R2 signifie une coupure radio modérée. Le rayonnement de l'éruption ionise le haut de l'atmosphère côté jour et brouille les radios à ondes courtes, celles des radioamateurs, de la marine ou de l'aviation, pendant quelques dizaines de minutes.
Cette éruption n'a rien à voir avec la tempête en cours. Elle est partie du Soleil quelques minutes plus tôt, alors que le nuage qui frappait la Terre voyageait depuis deux ou trois jours. Mais elle a lâché une nouvelle CME, repérée à 15 h 48 UTC par LASCO. LASCO est une caméra de la sonde SOHO qui masque le disque du Soleil pour voir le gaz qui s'en échappe. Un signal radio de type II, la signature d'une onde de choc qui file dans l'atmosphère solaire, a estimé sa vitesse à 929 km/s.
Cette nouvelle CME frappera-t-elle la Terre ? Selon la NOAA, la première analyse la voit passer juste devant nous. Mais la modélisation ne permet pas d'écarter un frôlement tard le 12 octobre, et des calculs complémentaires sont en cours. La région AR 4549 reste complexe (les astronomes parlent de configuration « delta », avec des pôles magnétiques opposés très serrés) et la NOAA y juge les éruptions de classe M probables, à 55 à 65 %, jusqu'au 13 octobre.
Les aurores de la nuit, du nord au sud de l'Europe
Voici ce que les photographes ont rapporté. Les premiers signalements que nous avons retrouvés datent d'environ 18 h 47 UTC, soit 49 minutes après le seuil G3. La Lune était nouvelle depuis 15 h 50 UTC, donc absente du ciel : aucune lumière parasite.
En France, l'œil nu voyait peu de chose : c'est en pose longue, sur un appareil photo ou un téléphone, que les couleurs sont apparues. Plus au nord, en Allemagne et en Angleterre, les photos sont franches.
En France, les images se sont multipliées vers 21 h 30 heure locale. Elles montrent des lueurs roses vers le nord.
Post X · @AssoMeteoCVDL
Association Météo Centre - Val de Loire
Lueurs roses vers l'horizon nord près de Gombergean, dans le Loir-et-Cher (47,6° nord), visibles surtout avec un appareil photo. Photo d'Émilie Monjure.
Afficher le post contacte les serveurs de X. Rien n'est chargé tant que vous ne cliquez pas.
Post X · @meteo_89
Météo89
Aurore photographiée à l'abbaye de Pontigny, dans l'Yonne (47,9° nord), par J. Faillat. Le compte précise qu'il faut une pose longue sur un téléphone ou un appareil photo.
Afficher le post contacte les serveurs de X. Rien n'est chargé tant que vous ne cliquez pas.
Post X · @xploraspace
Xplora
Aurore capturée à 20 h 52 heure locale par la webcam de l'Alpe d'Huez (45,1° nord). Le post note que le seuil G3 est franchi mais que le Bz flirte avec zéro, ce qui freine le spectacle.
Afficher le post contacte les serveurs de X. Rien n'est chargé tant que vous ne cliquez pas.
Post X · @StormchaserNL
Wouter van Bernebeek
Aurore colorée aux Pays-Bas, avec un orage visible à l'horizon et son éclair sur la droite. Pose de 10 secondes.
Afficher le post contacte les serveurs de X. Rien n'est chargé tant que vous ne cliquez pas.
Plus au sud, les médias régionaux signalent des lueurs plus légères dans l'Hérault (selon BFMTV) et une lueur rosée photographiée depuis la Gironde, à 44° nord (selon Sud Ouest). Ce sont les points les plus méridionaux que nous avons pu recouper.
Comment une G3 pousse l'aurore jusqu'en Gironde
D'habitude, l'aurore reste enfermée dans un anneau centré sur le pôle magnétique, entre 60 et 75° de latitude d'après la NOAA. C'est pourquoi on va la chercher en Laponie ou en Islande. Pendant une grosse tempête, cet anneau gonfle et descend vers l'équateur, comme une flaque qui s'étale.
La NOAA donne des repères pour chaque niveau. Ils s'expriment en latitude géomagnétique, une latitude calculée par rapport à l'axe magnétique de la Terre plutôt que son axe de rotation :
- G3 : l'aurore a été vue jusqu'à environ 50° de latitude géomagnétique.
- G4 : environ 45°.
- G5 : environ 40°.
L'Europe de l'Ouest se trouve un peu plus « haut » sur cette échelle que sur une carte classique, parce que le pôle magnétique nord est décalé du côté du Canada. D'après notre estimation, faite avec un modèle simple du champ terrestre et valable à un ou deux degrés près, Paris (48,9° nord) est à environ 50° de latitude géomagnétique, pile sur la ligne G3. La Gironde (44,8° nord) est vers 47°, l'Hérault vers 45°. Dans ces régions, la lueur n'est donc plus au-dessus de vous. Elle est faible et basse, à la limite du visible.
Deux effets expliquent qu'on la voie quand même. Le premier est la hauteur : la NOAA situe l'aurore entre 80 et 500 km d'altitude. À 300 km, un point reste visible en ligne droite depuis près de 2 000 km, comme le sommet d'une montagne qu'on aperçoit bien au-delà de l'horizon. En pratique, on voit surtout le haut des rideaux, la zone rouge due à l'oxygène. Le second est l'appareil photo : en pose longue, il enregistre les rouges et les roses bien mieux que l'œil, ce qui explique des images plus colorées que la réalité.
Le calendrier a aussi aidé. Le maximum de la tempête, entre 17 h 58 et 19 h 26 UTC, soit 19 h 58 à 21 h 26 à Paris, est tombé au crépuscule et en début de nuit, sous un ciel sans Lune.
Et l'Espagne ? Ce que nous savons, ce que nous ne savons pas
L'idée d'aurores « jusqu'en Espagne » circule. Nous l'avons vérifiée, et voici où nous en sommes.
Ce qui est établi. La tempête a atteint G3. Selon les repères de la NOAA, il faut plutôt G4 ou G5 pour que l'aurore descende vers les latitudes espagnoles. Avec le même modèle simple, la côte cantabrique et la Galice se situent vers 46 à 47° de latitude géomagnétique, soit au niveau de la Gironde. Les Pyrénées sont vers 45°. Madrid est vers 43°. Il faudrait donc un G4 pour le nord de l'Espagne, et un G4 solide, voire un G5, pour Madrid.
Ce qui est plausible. Une lueur très faible à l'horizon nord, visible seulement sur une photo en pose longue prise depuis la côte nord de l'Espagne, était physiquement possible. C'est le même niveau que la lueur rosée de la Gironde.
Ce que nous n'avons pas trouvé. Aucune photo ni aucun témoignage vérifié d'Espagne pour la nuit du 10 au 11 octobre 2026, ni dans la presse, ni dans les posts que nous avons examinés. Tant que ce n'est pas le cas, nous ne pouvons pas écrire que l'aurore a été vue en Espagne.
Méfiez-vous des photos qui circulent. Celles d'Espagne datent d'orages beaucoup plus forts : la tempête extrême de mai 2024 (G5) et celle des 10 et 11 octobre 2024 (G4). Si un lecteur espagnol a photographié quelque chose cette nuit, nous complèterons cet article.
Et ensuite ? Ce que prévoit la NOAA
Selon sa prévision du 11 octobre à 0 h 30 UTC, la tempête s'apaise. Voici les grandes lignes.
- 11 octobre : G1, avec du G2 probable en début de journée. Le Kp maximal attendu est de 5,67, entre 9 h et 12 h UTC.
- 12 octobre : activité calme à agitée. Tard dans la journée, un courant de vent solaire rapide, issu d'un trou coronal (une zone du Soleil dont le champ magnétique s'ouvre sur l'espace), doit arriver. Le frôlement possible de la dernière CME tomberait à ce moment.
- 13 octobre : activité surtout agitée, avec un risque ponctuel de G1.
- Éruptions : coupures radio R1 à R2 probables à 65 % les 11 et 12 octobre, R3 ou plus à 15 %.
Pour tenter votre chance, repérez un horizon nord dégagé, loin des lampadaires, et attendez que vos yeux s'habituent à l'obscurité. Passez le téléphone en mode nuit ou réglez une pose de 5 à 10 secondes. Notre page Soleil et aurores suit les prévisions en direct, et la carte de la pollution lumineuse aide à choisir un coin sombre.
Pour aller plus loin
- Les images de cet article : SDO (Solar Dynamics Observatory) pour l'éruption en ultraviolet, SOHO pour les CME.
- Les notions clés : l'aurore boréale, l'éruption solaire, le vent solaire et la magnétosphère dans notre glossaire.
- Nos outils : la page Soleil et aurores pour la prévision en direct, la carte de pollution lumineuse et le guide d'observation.
- Les sources officielles : la discussion de prévision et la prévision à trois jours du Space Weather Prediction Center de la NOAA, l'avis G3 du 10 octobre, la veille G2 du 9 octobre, l'échelle des tempêtes de la NOAA et la page sur les aurores.
- Les témoignages cités : BFMTV pour l'Hérault et Sud Ouest pour la Gironde.







